Joan Chamorro & Andrea Motis, « Feeling Good »

Socadisc, 25 août 2014

 

 

Que l’on songe qu’à l’édition 2012 du festival de Barcelone, elle tapait dans l’oreille de Quincy Jones. Epoustouflé au point de la convier sur scène. Andrea Motis avait seize ans! La jouvencelle lui tapait sans doute aussi dans l’oeil. Comment résister? Le personnage éclate de fraîcheur, de facilité, de spontanéité. On dirait une lycéenne en liberté dans la cour d’école. De passage en juin à Paris pour la promotion d’un disque formidable (Feeling Good), la musicienne m’accorde un entretien dans un hôtel des Halles. L’histoire est simple comme une comptine. Son coeur appartient à papa, trompettiste, déjà. Bonne discothèque de jazz. L’environnement porte l’enfant. A 13 ans, la gamine pratique l’instrument. Chante. Merveilleusement. Le mentor (et cornac) actuel la repère (sur une vidéo de l’école) dans le solo de Basin Street Blues (pas le plus facile, demandez à Louis Armstrong). On peut lui dire merci. Il s’appelle Joan Chamorro. Il est né en 1962. Pourrait être son père. Maîtrise la contrebasse, joue les saxophones ténor et baryton. Ne la lâche plus d’un quart de semelle (voir photo). On dirait des gémeaux. D’ailleurs à peine discutons-nous depuis cinq minutes que la diva en herbe m’enjoint d’arrêter d’ignorer son voisin. Le ton ne laisse pas le choix. Alors avec ma tournure la plus mielleuse et le sourire flatteur de Jean Marais dans Le Bossu : « Monsieur Chamorro, vous avez immédiatement mesuré le phénomène? ». Le chaperon joue le jeu : « Andrea m’a estomaqué. J’ai mesuré l’envergure du talent. Un don pareil, il fallait en faire profiter la terre entière. Je l’ai extraite du big band des gosses. L’ai persuadée de former un quintet. »
Bonne pioche. Succès instantané. Le duo ramasse deux Awards d’emblée. Enregistre quatre disques dans divers formats. Tourne depuis trois ans. Ecoutez le résultat! On fond sur les balades du CD Feeling Good (Hallelujah, Solitude, Lover Man, Sophisticated Lady), on décolle sur Between the Devil and the Deep Blue Sea et Lullaby of Birdland. Cliquez sur Youtube : on déroule les perles. Les pointures se pressent pour dialoguer avec la fille prodige. De Ken Peplowski, Dick Oatts, Jesse Davis à Wycliffe Gordon. Ou comme le saxophoniste Scott Hamilton dont le chorus sur I Fall in Love ferait fondre le plus féroce Khmer Rouge. Le déchirement de trompette qui lui répond ne laisse traîner aucun doute. Andrea mérite le titre de haute autorité.
Quelles idoles, Mademoiselle? « Chet Baker et Louis Armstrong, toutefois plutôt comme sources que comme modèles à copier ». La référence m’épate : chacun chanteur à fendre l’âme. Afin de ménager les forces en présence, je me retourne diplomatiquement vers Chamorro, qui prend la belle au bond :  » quand elle choisit un standard, ou une composition, Andrea ignore si elle les chantera ou si elle les jouera. Elle ne calcule pas. Le feeling décide de tout ». La jeune pointure ajoute qu’elle détient dorénavant une troisième option : le sax alto. Son idéal : Charlie Parker. Singulièrement, du génie de Kansas City, la surdouée retient la brutalité du jeu. S’agit-il d’adoucir les phrases à l’alto, le petit oiseau bleu se tourne naturellement vers Johnny Hodges
Miss Motis travaille peu (2h par jour), néanmoins écoute sans interruption. Nul besoin de faire tourner les tables pour promettre à la fille le haut des affiches de la planète.
©Bruno Pfeiffer

 

 




© 2014 JazzActu.tv Accueil | Contact
www.jazzactu.tv
Mention légales