Clovis Nicolas, « Nine Stories »

Sunnyside/Naïve, 24 février 2014

 

 

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Clovis Nicolas (contrebasse), Riley Mulherkar (trompette), Luca Stoll (saxos ténor & soprano), Alex Wintz (guitare), Tadataka Unno (piano),   Jimmy MacBride (batterie)

Après l’accession en division supérieure (accompagnateur du trio de Baptiste Trotignon de 1998 à 2002), le contrebassiste français a laissé maturer le premier album. Nine Stories nous enchante. Un coup de maître. A quarante ans, Clovis Nicolas, accaparé dans les clubs de New-York dès son arrivée en 2002, enregistre enfin en leader. Pourquoi avoir attendu si longtemps, alors que de nombreuses pointures saluent les qualités de l’artiste? Il n’est qu’à parcourir l’éloge déroulée par Ron Carter (à gauche sur la photo) dans les notes de pochette. La figure du Miles Davis Quintet indique ceci : que les arrangements de l’album sont le fruits des pensées propres de « M. Nicolas« ; que chaque morceau,chaque reprise, lui « appartient en propre« . Que « le son de basse est très très bon« . Que certaines chansons (songs) présentent une forme pour le moins « intéressante« . Que les lignes de basse « indiquent la voie à suivre au groupe« . Réputé pour avoir la dent dure, l’immense contrebassiste Ron Carter salue un « notable » solo de walking bass, enfin reconnaît avoir éprouvé beaucoup de plaisir à écouter le disque. On serait flatté à moins. Carter est devenu le mentor, le professeur, le maître. Davantage, il encourage les projets du Provençal. Nous voilà sous le soleil variable de début avril, à la terrasse d’un café jouxtant l’Alhambra, quartier République (Paris).

L’album Nine Stories? « Mon but ne se résumait pas à échafauder neuf prétextes à solos. Je souhaitais une cohérence dans les progressions d’accords. Un son général. Que chaque musicien seretrouve dans une unité de répertoire. » C’est réussi. L’album distribue les émotions. L’art du contrepoint resplendit dans Jugglin, un des cinq morceaux composés par Nicolas. None Shall Wanderde Kenny Dorham diffuse chaleur, lyrisme, soul, intensité des chorales d’églises. Le solo de contrebasse souligne l’arrangement raffiné deThe Bridge, de Sonny Rollins. Le mystère de la nuit ressort des couleurs de You and the Night and the Music. Bienvenue dans Nine Stories, où neuf récits racontent une seule histoire : celle d’un artiste épanoui. On aimerait connaître l’événement déclencheur? Clovis : « Je suis entré à l’école Juilliard de New-York en 2009. L’école dispense un enseignement de haute tenue. Mais, surtout, elle épaule l’élève, procure des jobs, signale des tournées. Elle oriente l’impétrant vers le métier. Un bureau des emplois (Career Office) regorge d’offres. Entre les scènes où j’ai noué des contacts depuis l’arrivée à Manhattan, et le marché de l’emploi de Juilliard, la connection s’est accélérée. En deux ans, l’agenda s’est noirci. Echéance décisive, Juilliard impose un récital de clôture de cursus. Le lauréat doit réaliser les arrangements. Je ne voulais pas d’un bass feature, de disque du contrebassiste. Mon intention : intervenir sur une dynamique dont je tirerais les ficelles. La contrainte m’a dressé face au projet. M’est revenue la formule de Duke Ellington, quand on lui demandait : mais comment en faites-vous autant? Il répondait : Just give me a dealine (Donnez-moi une date limite)« .

Comme raison supplémentaire à la maturation du CD, Clovis Nicolas avance la diversité quotidienne des contextes. Explication :  » le sideman change tous les soirs d’acolytes, de concept, de configuration, de mode de concentration. A chaque fois, préparation renouvelée. » S’y superposent les échéances majeures. Citons celle-ci : « En 2012, Herbie Hancock (à gauche) m’a sollicité pour l’accompagner. Epoustouflant. A son côté, j’ai réalisé la source de l’art du maestro : un placement rythmique d’airain! » En montant à Paris, le contrebassiste né à Abidjan, jeunesse à Avignon, a multiplié les expériences. Le sourire s’élargit : « on traverse des émotions musicales uniques, comme sur la scène de La Villa avec Brad Meldhau (en 1999). Le virtuose embarque le sideman dans son monde. Ce qui m’a sidéré : le toucher de piano unique, exceptionnel. Nous sommes restés en contact. Je l’ai invité sur le disque. Il a répondu qu’il n’était pas libre. Sinon, il aurait volontiers figuré sur ma composition Thon’s Tea. Brad m’a écrit : il apprécie l’album. » 

Comment naquit la vocation? Le musicien, personne posée, caractère sage, voix douce, évoque le choix avec une détermination étonnante. « Ahmad Jamal at the Pershing! Je suivais les cours en Terminale. Je m’interrogeais sur l’avenir. J’ai posé le vinyle du concert d’Ahmad sur la platine. La déflagration! Aussitôt : je veux faire çà… » Suivent les gammes (« huit heures par jour« ). La manche dans la rue. La famille rechigne. Il s’inscrit à Maths Sups. Rencontre Oliver Témime à Aix-en-Provence : le célèbre saxophoniste ténor ouvre les portes. Le contrebassiste accompagne deux semaines  le saxophoniste alto anglais Peter King. Clovis invite un soir les parents. Conquis. Le fils peut enfin s’envoler. On l’a échappée belle.

©Bruno Pfeiffer

 

 

 




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